Chers fils,
À la fin de ce blogue, vous connaîtrez un des présents que vous recevrez à mon retour. Vous pouvez choisir de ne pas le lire et garder la surprise, mais vous pouvez également le lire et découvrir son histoire.
Nous sommes trois, je suis accompagnée de deux Camerounais. Nous voyageons ensemble vers Yagoua et attendons à la gare de Yaounde.
Nous avons choisi de manger du poisson et prendre une bière. Nous avons plus de quatre heures à passer. Nous sommes assis à l’ombre, derrière la femme qui cuit le poisson et qui fait face à la rue. Tout est délicieux. Je prends une Castel, bière d’ici. Un seul format : 0,65 l.
On appelle ce genre d’endroit des tourne-dos simplement parce que nous tournons le dos à la rue.
Des vendeurs nous offrent un peu de tout. Rien ne m’intéresse jusqu’à ce que je vois les yeux de mon collègue s’illuminer. Il prend le ballon offert par le vendeur de rues, me le montre et dit : «Ça ne peut pas crever, j’avais le même ballon quand j’étais jeune, c’est un bon ballon de foot africain». Je touche, c’est léger, mais c’est quoi ? Une espèce de ficelle enroulée, mais ce n’est pas de la ficelle.
Il m’explique.
Il s’agit de la sève de l’hévéa que l’on cueille après avoir «blessé» l’arbre. Celle-ci est chauffée de sorte qu’après un certain moment, on puisse l’étirer jusqu’à l’obtention d’une ficelle. On roule adroitement le tout et obtenons un «ballon de foot africain».
Le vendeur demande 3000 fr pour le gros, mon ami offre 500 fr., le combat commence…Un match de négociation… Mon ami ne bouge pas, le vendeur ne tend que le petit ballon…Hors de question de vendre le gros au prix qu’il offre.
Pendant tout ce temps, je réfléchis. J’en veux un. J’intercepte la négociation et monte les enchères. S’installe alors un combat entre le vendeur et moi, mon ami se tait, j’obtiens le ballon pour 1500 fr., la moitié de ce qu’il demandait. J’en prends deux et en offre un à mon ami pour ses fils et sa fille.
Je suis contenté, considérant le temps de confection et le travail que l’artisan y a mis, pour moi, l’argent investi est juste, du moins, pour moi, la blanche, la Québécoise qui ne se casse pas la tête pour quelques sous, voire même, quelques dollars.
Mon ami ne dit pas un mot, il ne critiquera pas ce que j’ai fait.
Le vendeur se présente à la table voisine où se trouvent d’autres amis, il laisse le même ballon pour 1000 fr. Ce prix est plus juste selon mon ami.
Je fais signe au vendeur. Nous discutons, discutons, discutons. Je lui fais la morale. Il repart, il revient et je me lève pour le retrouver, nez à nez, debout devant lui, je suis la maman qui sermonne le fils. Je lui demande un troisième ballon. Le combat commence. Il demande 500 Fr pour le petit. Je lui répète sans cesse que ma peau a déterminé le prix du ballon vendu quelques minutes plus tôt, que si je ne gagne pas le présent combat, mes amis avec lesquels je dois travailler toute une année ne m’accorderont aucune crédibilité.
Il me dit que le prix à 1000 fr. était pour un frère, je lui réponds que je veux être sa sœur, pire encore, je veux être sa mère. Le plaidoyer se poursuit.
Les Camerounais sont forts, ils discutent sans arrêt. Tout au long de notre échange, il m’explique que c’est le jeu, qu’une fois que le marché est conclu, il ne peut revenir en arrière. Et je repars de plus belle, je lui fais la morale morale morale plus fort encore et finit par lui offrir 150 fr. Il me dit que plutôt que de prendre 150 fr, il préfère me donner le ballon.
Je n’ose y croire. Je tends ma main et il la prend. Nous venons de conclure. Je le remercie.
Je saisis le ballon. J’ai gagné. Du moins, nous avons tous les deux gagné.
Au retour, les amis sont fiers. Ils me demandent comment j’ai fait. J’explique. Tous rient et me félicitent reconnaissant ainsi le progrès de la nassara.
Et puis…Je pense : trois fils et un ballon. À qui ira-t-il ?
Et je pense encore et encore…Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
Je cherche le vendeur. Je le trouve et me dirige vers lui en tendant 2000 fr. : « deux ballons s'il vous plait ». Il me regarde, le sourire en coin, hésite à tendre la main.
Bévue, j’escamote ce que les Camerounais préfèrent…Négocier. Je réalise mon erreur et lui tends la main plus lentement avec un regard et un sourire communicateur. Il sourit, rit et prend ma main pour ne plus la lâcher. Nous sommes là, à rire, rire et rire.
Tous deux, nous savons pourquoi nous rions. Les mains se tiennent toujours et chaque fois que nous voulons nous lâcher, le rire reprend.
On termine avec le clac doublé de la poignée de main Camerounaise.
Ça, c’est un bon souvenir. Un moment agréable. Le résultat d’une complicité vivement installé en plein cœur d’un après-midi, avec un pur étranger, pour l’amour d’une culture et pour l’amour de la rencontre.
Je n’oublierai jamais ses yeux, la moiteur de ses mains, son discours sur le travail de l’artisan, sa concession en cours de route et le regret de n’avoir pu renégocier mon deuxième achat. J’aurais eu du plaisir. Nous aurions eu du plaisir.
Mais, je crois que malgré tout, cette bévue nous a permis de rire autrement. Les regards, la poignée de main, les sourires et les rires valaient leur pesant d’or.
Le Cameroun et les Camerounais, c’est aussi ça.
P.S. Mes fils, sincèrement désolée…Depuis, j’ai donné les ballons aux enfants de la rue.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire