mercredi 4 mai 2011

Semaine 17 - Marche matinale

Je traverse le pays, les idées suspendues entre la chaleur et les odeurs qui inondent ma chair et mon esprit, je ne peux m'en soustraire.

Je m’imprègne des différences que j’observe, entends, sens, goûte et touche. Je cherche mon stylo pour écrire, vous écrire.

C’était au mois de janvier, les premiers paragraphes d’un de mes premiers blogues.
Aujourd’hui, quatre mois plus tard :

Je traverse le village, les idées suspendues entre la chaleur et les odeurs qui inondent ma chair et mon esprit, je ne peux toujours pas m'en soustraire.

Je m’imprègne des différences que j’observe, entends, sens, goûte et touche. Je cherche mon stylo pour écrire, vous écrire.

Il n’y a pas de stylo et je n’aurai jamais de stylo. La raison : c’est en marchant que je traverse le village chaque matin. Je vous amène avec moi.

Soyez intense, ayez le pas rapide et n’oubliez pas votre bouteille d’eau fraîche, vous en aurez besoin.

L’intensité de mon pas et de ce que je reçois me permet une absorption sensorielle telle que mes capacités mémorielles s’activent au rythme des rencontres et des différences croisées.

Tout importe, futilités incluses : Toujours au même endroit, ce tube de pâte à dent vide qui traine au milieu de la rue. Il est là depuis plusieurs semaines. Étrangement, il ne bouge pas. J’aime ce détail. «Crest» est ici même à Yagoua.
Maintenant, laissez-vous insuffler de mes aurores sahéliennes…

Environ trois kilomètres et demi de sable. Du sable vous dites ? Selon les gens d’ici, Yagoua n’a pas son pareil.

Les motos glissent dans le sable comme nos voitures glissent sur la neige. Ils aiment que je leur dise que le mouvement de leur moto me rappelle celui de ma voiture les jours de tempête de neige…« la moto danse» disent-ils.

Les métaphores sont au cœur de leur langage.

6 heures, je quitte la maison. Plus tard, le soleil me frappera et je n’y arriverai pas. Je ne suis pas Africaine, je suis Nord-Américaine et j’ai grandi dans le froid. Trop de chaleur m’exténue.

Une jeune villageoise m’a un jour dit qu’elle priait pour moi. Elle souhaite que je traverse sans trop de peine cette période de chaleur. J’ai été chaleureusement touchée par cette attention.

À vos pas…Enfin, nous partons…Le trajet sera exceptionnellement long, j’ai tant de choses à vous décrire.

Première étape, je traverse le mur qui encadre ma maison en saluant Bouba qui balaie ma cour. J’ai beau lui dire d’arrêter de balayer mais il insiste. Il m’ignore. Je déteste quand il m’ignore.

Je dois toutefois avouer que j’aime revenir le soir et trouver le sable de ma cour dessiner différemment, et ce, jour après jour. Je peux identifier chaque coup de balai qu’il a laissé et y apercevoir ses derniers pas. C’est très joli, ça m’aide à tolérer son insistance et son indifférence.

Je lui dis souvent qu’il est têtu. Il répond toujours de la même manière…Un sourire.

Premier contact, un matin sur deux, ce vieil homme vêtu de son boubou bleu ciel, les mains derrière son dos légèrement courbé, sourire narquois, il dit toujours la même chose : «ma-de-moi-selle» en prononçant chaque syllabe sur un ton différent. Il est très grand et nos regards se croisent brièvement.

Je lui retourne son sourire et la conversation ne va pas plus loin à moins que je décide de lui dire «sala malékom», et lui de répondre «malékom salam».

Quelques enfants très jeunes, pas plus de 6 ou 7 ans, balayant le devant de leur porte…Nassara…Nassara…Certains viendront me tendre leur main…Mouillée, trempée, sablonneuse, collante…Autant de qualificatifs pour autant de main tendue et autant de forme…Petites, minces, épaisses, glissantes, fuyantes, insistantes, etc.

Amusant.

Plus je m’éloigne de ma maison, plus je me rapproche du centre ville…Des boutiquiers qui installent leur étalage, des stations d’essence pour motos qui se résume à une table de bois et des bouteilles d’un litre remplies d’essence.
Elles sont transparentes et seront réutilisées à satiété. Elles sont sales, mais, ce n’est pas grave, ici, il n’y a as ni contrôle de qualité ni normes environnementales.

Imaginez l’odeur maintenant. Je bloque mes narines tout en continuant ma route. Y’a des matins, l’odeur est présente sur plusieurs mètres.

Au décompte, sur mon trajet, je traverse quatre stations d’essence comme celles-ci. Quatre fois j’arrête de respirer par le nez.

Au début, en raison de la couleur jaunâtre, j’ai cru que c’était des vendeurs de miel ou d’huile végétale. Ne riez pas, quel Nord-Américain aurait pensé qu’il s’agissait de litres d’essence ?

Je continue ma marche dans ce sable qui s’accumule dans mes espadrilles.

Juste avant la sortie du village, un coiffeur qui installe sa chaise sur le bord du sable de la rue dans un espace délimité par des briques rouges. La chaise fait face au miroir accroché sur le mur de la concession.

Sur le miroir, LA photo du visage de Che Guevara, vous savez, celle que l’on retrouve sur tous les chandails…Lu récemment dans un «power point» de photos célèbres, elle fût prise par Alberto Korda alors qu’il était à l’enterrement des victimes de l’explosion de la Coubre. L’Institute of art du Maryland (USA) l’a surnommé la photo la plus célèbre du 20ième siècle. On termine en mentionnant qu’il est un symbole universel de rébellion.

Voilà pour la célébrité de Che…Elle a traversé le continent…Pour ce qui est de la rébellion, vous n’avez qu’à surveiller ce qui se passe sur le continent…

Et tout près de son salon de coiffure, deux bancs pour ses clients, du sable, encore du sable et…Son sourire.

À cette heure, il s’installe ou encore, il a rejoint son groupe d’amis quelques mètres plus loin.

Avec le temps, nos sourires se sont faits plus généreux. Un jour, il m’a glissé un sac de plastique noir en me disant : «peut-être que tu trouveras quelque chose là dedans» tout en me demandant de l’ouvrir une fois à mon bureau. Le sac contenait un papier avec son prénom et son numéro de téléphone et un très beau voile que les africaines portent principalement sur la tête.

Et puis, un autre jour, il m’a offert un chapeau de paille pour le soleil. Une œuvre artisanale d’ici que je porte avec fierté.

Dans nos lendemains lointains, peut-être me demandera-t-il d’être sa 18ième femme et je lui répondrai que mon papa ne me laissera pas partir sans une dote de 25 têtes de bœufs. Ça le découragera peut-être…

J’ajouterai que j’ai quatre frères et trois fils qui en voudront tout autant. Mieux encore, papa Alain voudra la livraison de ses têtes de bœufs à son domicile.

Il abandonnera.

Et je lui expliquerai que la Nassara est compliquée, elle est jalouse et possessive. Elle sera toujours la même.

Je ne pourrai me résigner à le marier sans qu’il ait payé son dû. En pareilles circonstances, papa Alain aurait alors le droit de venir m’arracher à lui. Je ne veux pas que mon père vienne ici, je suis pas certaine qu’il aimerait alors, je vais lui éviter ce voyage. Voilà pour la tradition.

Mais avant ces cadeaux…Une lente évolution qui…

Du simple sourire aux salutations…aux «C’est comment»…aux « Et la chaleur » aux taquineries et moqueries…Que-de-matinées-traversées…

Tout doucement, doucement, doucement…Il faut prendre son temps, il faut avoir le temps.

Maintenant, cet attroupement d’hommes qui se compose différemment chaque matin attend mon passage. Il en est toujours un pour me signifier mon retard ou pour me demander les raisons de mes absences…En interface, toujours ce même coiffeur, à qui j’ai finalement demandé s’il pouvait couper les cheveux de la Nassara.

Depuis, il en rêve.

Vous ai-je dit que les Camerounais sont espiègles et moqueurs. J’ai vite appris. Devant ce groupe d’hommes avec lesquels le contact est régulier, j’attaque avant qu’ils ne puissent dire quoi que ce soit. Je les sermonne pour des bagatelles. Si on me parle de mon retard, je leur dis que leur montre est déréglée, prenant leur poignet dans mes mains, regardant leur montre et lâchant leur bras avec une expression de découragement…«...Hummm…Déréglée, votre montre est déréglée…Mais c’est comment ?»

J’ai fait miennes leurs expressions et ils adorent.

Tout cela se passe alors que je continue d’avancer. Jamais bien long mais combien énergisant. Lorsque je termine avec eux, je ris et conserve mon sourire jusqu’à la sortie du village.

Y’a même quelqu’un qui m’a dit un jour que je souriais tout le temps et qu’il trouvait ça «trop gentil» pour utiliser ses propres mots. J’ai réalisé qu’il est un de ceux que je croise tout de suite après mon attroupement préféré…Ça m’a fait sourire encore plus fort…

Intérieurement, je réalisais combien les reliquats de nos bons moments peuvent se transmettre involontairement aux suivants…Humm…Aux suivants…Ça me rappelle un film… Que les cinéphiles s’activent…

Je traverse le pont. Une rivière sans eau qui sera bientôt une rivière avec eau. En attendant, on y a semé le tabac. C’est vert…très vert…Les femmes s’y affairent, calebasse en main.

Au travers cette verdure, un ou des cris : Nassara…Je lève la main bien haute et je reçois la pareille.

Les femmes Camerounaises sont partout dans le paysage matinal. Elles sont aux champs, elles vendent leurs beignets, leurs cafés, elles puisent et transportent l’eau, elles marchent, bébé au dos et colis sur la tête, elles moulent leurs grains, elles écrasent leurs arachides, elles balaient leur entrée et malgré les rudesses de leurs vies, elles sont droites, bien droites.

Inutile d’insister, je vous ai déjà décrit leur démarche, celle qui ne ment pas…Celles qu’elles conserveront toute leur vie…Leur trop courte vie.

Il faudra un jour m’expliquer quels muscles se développent au transport et au maintien en équilibre de tant de choses sur leur tête. Elles apprennent très jeune. Je vous jure, c’est très très très beau. «Très» X 3.

Et je rencontre la misère. À un ami avec qui je dois un jour distinguer pauvreté et misère, je sais que je débuterai la conversation en disant que sur ma route, le matin, je rencontre la pauvreté et la misère. Quatre ou cinq fois par matinée : la misère. Des hommes et parfois des femmes.

La santé mentale n’a jamais été désinstitutionnalisée parce qu’elle n’a jamais été institutionnalisée.

Elle se trouve dans la rue, ignorée de tous et vécue durement.

Ils mangent ce qui se trouvent par terre, ils sont couchés sur le sable au carrefour des rues, ils errent, ils survivent. Leurs joues creuses, leurs yeux hagards, leurs cheveux crasseux, leurs pieds nus, leurs haillons, leur détresse…Leur pauvreté…Leur misère…

Imaginez, je revois même celui qui m’avait agressé au cou au début du mois de février. Il porte toujours les mêmes vêtements et ses cheveux sont toujours aussi sals.

S’y habitue-t-on ? Je ne pourrais dire. Une chose est certaine, on finit par continuer sa route couvert d’une chape d’indifférence, celle qui nous permettra de sourire aux enfants à venir.

Finalement, si je vous en parle, c’est que la sensibilité demeure. Ma chape n’est pas très épaisse.

J’écrivais :
Décrire ces maints villages affichant un quotidien aux différences innombrables demeure un survol de mes lendemains. Un prélude aux contrastes.

Maintenant, je rencontre les contrastes. Le prélude est terminé. Je suis au chœur de ces lendemains prédits. Tous les jours, j’y suis.

Je passerai de vous décrire combien certains endroits de la ville ressemblent à un grand dépotoir. Feu en action, c’est le matin qu’on brûle les déchets domestiques. Une odeur de plus à traverser.

Et cet adolescent qui se joue de moi…Nous nous croisons presque chaque matin, il évalue mes performances par rapport au jour précédent. Dépendamment du point de rencontre, je suis questionné sur mon retard ou je me fais accuser de tricherie.
Tout au long de mon chemin, quatre puits déjà sollicités par les paysans. Femmes et enfants attendent leurs tours.

Au chuintement de la pompe et au bruit de l’eau qui percute les seaux, je sais intérieurement que le développement sera long.

Ici, lorsque nécessaire, les gens se disent «Du courage» …

À ces gens je dis : «Du courage»…

Somme toute, j’ajoute que le courage est relatif. Simplement parce que je marche chaque matin…Certains me disaient «Du courage».

La Nassara de Yagoua ne rencontre pas les critères qu’ils se font des Nassaras imaginés… Selon eux, avec l’argent que j’ai, je devrais prendre la mototaxi et éviter la marche.

Au fil du temps, je leur ai expliqué que c’était bon pour le cœur, les muscles, les jambes, le souffle, etc. Et combien de fois j’ai pu me justifier…

Leur conclusion : «Je fais le sport».
Ma conclusion : «Je fais du sport».

Depuis, il n’est pas un matin sans qu’on me dise : «Vous faites le sport». On ne m’offre plus de mototaxi et on ne me dit plus : «Du courage».
VSO mise sur le renforcement des capacités. Dans ce cas-ci, j’ai atteint mon but. Ils ont compris.

Temps imprécis à parcourir mon trajet : Entre 50 et 55 minutes.

Je termine en vous mentionnant que ce tonifiant me demandera un certain sevrage.

Sans prétention, je crois avoir contribué à changer un tout petit peu leur aurore sahélienne.

Bonne semaine à tous.

P.S. Eh…Dis-moi papa…Tu as de la place pour 25 têtes de bœuf ? Il semble sérieux, il vient tout juste de me faire livrer des mangues…de grosses grosses mangues.

1 commentaire:

  1. Allo mon Alyne adorée

    Et bien, tu vois que tu "pogne" encore mais je dois dire que 25 têtes, c'est pas suffisant et que ton cher papa n'acceptera jamais ce "deal". Alors dis lui d'oublier cela, il y a trop de gens qui veulent te revoir au pays.....à moins que tu le ramène avec toi. Ha! Ha!

    Merci pour ces beaux récits que j'aime tant lire et relire en ayant l'impression d'être à tes côtés surtout quand tu parle de chaleur intense....moi c'est ma ménopause qui m'en donne des chaleurs....

    Je t'embrasse fort et au plaisir

    Ta meilleure xxxxx

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