samedi 18 juin 2011

SEMAINE 23 - Un voyage en autobus

Allez. Montez…

Plus vite que ça…

Vous vouliez me suivre alors suivez-moi.

Petit conseil, si vous avez le cœur fragile, prenez un antinauséeux.

Je vous ferai faire un voyage en autobus. C’est gratuit.

Pour votre premier voyage, nous montons dans un «gros» autobus et parcourons un des plus long trajet que j’ai fait jusqu’ici, Ngaoundéré-Maroua.

Le gros autobus a ses compartiments à bagages sous les sièges. Un espace fermé où vous laissez vos gros sacs ou tout autre colis trop encombrant. Imaginez, j’ai vu des paysans y faire monter deux chèvres. Inusité selon mon amie d’ici, elle n’avait jamais vu cela.

Je ne souhaitais qu’une seule chose, qu’ils réfléchissent davantage et qu’ils trouvent un autre moyen de transport pour ces dernières.

Et vos bagages à main, ils vous suivront à l’intérieur, un espace de rangement se trouve au-dessus des sièges. Pour vos sacs contenant des objets un peu plus précieux, vous ferez comme tout le monde et les placerez à vos pieds ou sur vos genoux. Vous ne les laisserez guère de peur de les perdre ou de les retrouver dans un état second.

Le petit autobus a un support sur le toit. Il arrive que vous deviez tendre votre sac au préposé aux bagages qui s’y trouve déjà. Il rangera et attachera le tout avec une bâche et des cordes. Pour ma part, puisque trop petite, j’ai toujours eu un bon Camerounais qui est venu tendre mes bagages pour moi. Même les plus grands sont à bout de bras alors…Vous m’imaginez ?

Le gros autobus est très long…Environ une trentaine de rangée sinon plus. De l’extérieur, elle demeure très invitante. Trois sièges d’un côté et deux de l’autre. Au milieu, un passage pas plus large que moi.

Les sièges : bien assise, j’en occupe toute la largeur, ce qui veut dire que trois personnes comme moi remplissent tout l’espace offert aux passagers et le couloir demeure libre.

Or, la réalité est tout autre. Ici, mon format est assez rare. Si vous êtes un homme, vous me doublez et si vous êtes une femme, y’a des chances que vous soyez également plus large si «Dieu vous a donné quelques enfants», pour emprunter leur expression.

Puisque la majorité des gens dépassent la largeur des sièges offerts, se trouve alors un débordement qui pousse chaque individu vers le couloir central. Résultat, si vous vous placez tout près du conducteur et que vous regardez vers l’arrière, vous ne verrez que des rangées de cinq personnes assises, et ce, jusqu’à l’arrière de l’autobus. Vous vous demanderez où se trouve le couloir, mais, ne vous en faites pas, dès que vous feignez un mouvement, le couloir s’ouvrira telle la caverne d’Alibaba.

Lors d’un trajet, une collègue était bien mal prise, utiliser son dossier lui était impossible, les deux hommes assis de chaque côté d’elle étaient de véritables costauds et tenez compte que l’homme qui étais assis dans le siège tout près du couloir occupait déjà une moitié du couloir.

Après avoir bien blagué, le tout ayant duré une bonne heure, je me suis sacrifiée et nous avons changé de place.

Selon mes collègues, j’étais bien «encadrée» et rassurez-vous, j’ai réussi tant bien que mal à utiliser le dossier puisqu’un peu plus mince que ma collègue.

Pour ce qui est des petits autobus, sur quatre sièges dont l’un d’entre eux a un demi-dossier qui se replie pour laisser passer les gens, cinq personnes devront s’asseoir. Une fois tous assis, il n’y aura plus de couloir.

Au dernier trajet, j’avais les jambes et les pieds engourdis. À l’avant-dernier trajet, mon épaule droite était sur l’épaule gauche de mon voisin de droite, et ce, en alternance, moi sur lui et lui sur moi, seulement nos épaules.

Pour dire vrai, je ne saisis pas cette logistique : cinq personnes sur quatre sièges.

Optimiser les déplacements en imposant autant d’inconfort à sa clientèle.

Tout cela me rappelle ma visite à l’Ile de Gorée. Ces négriers où on entassait les noirs dans les cales de bateau…

Ce temps n’est pas révolu, il persiste et dure dans les transports en commun et bien ailleurs. Un rappel de leur triste histoire…L’esclavage est terminé, mais bien des choses sont demeurées.

Le transport en commun du temps (négrier) et le transport en commun d’aujourd’hui (autobus) ont des points en commun : l’optimisation des déplacements à moindre coût pour une meilleure rentabilité monétaire.

Dans les faits, le plus étrange est de constater que maintenant, cette imposition vient des compagnies locales qui s’enrichissent aux dépens du peuple…De leur peuple…
Je ne me suis jamais habitué à voir ces gens s’entasser avec leurs bagages, leurs enfants ou leurs bébés sur leurs genoux, à demi adossés, le bras allongé derrière le voisin de droite ou de gauche, les bras appuyés et croisés sur le siège avant soutenant leur tête et tentant de trouver une position qui vaille pour le trajet à parcourir.

Tout cela me heurte. Non pas en raison des moments où j’ai dû le vivre, mais plutôt parce que j’étais à même de constater le traitement réservé à ces gens qui subissent déjà trop de misère. En ajouter davantage lors de leur déplacement me scandalise. Jamais je ne voudrais voir ma maman dans ces conditions et pourtant, je vois souvent des grand-mères effectuer des trajets fort longs.

Je revois cet homme, victime d’un accident cérébro-vasculaire, marchant très difficilement et devant se rendre à Yaoundé. Un trajet d’autobus de dix heures suivi d’un trajet en train de 14 heures…Je l’ai accompagné avec un confrère. Il était impossible pour lui de marcher seul. Par-dessus sa douleur, ces conditions de transport.

Quelques semaines plus tard, j’ai su qu’il était décédé sur la table d’opération.

Les entendre me dire : «Mais c'est l'Afrique» me rappelle le film «Diamants de sang», CCA : C'est ça l'Afrique ou TIA...This is Africa...

Continuons la route…

Maintenant que vous avez pris votre antinauséeux, l’autobus part. Ils sont tous des «Gilles ou Jacques Villeneuve» en devenir.

Nous sortons de la ville.

Je ne sais pas si l’autobus est muni d’une suspension, mais, nous bougeons, de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas, de bas en haut…À vomir, mais, je ne suis pas inquiète, vous avez tous pris un comprimé et si vous ne l’avez pas fait, c’est parce que vous êtes solides.

Nous voilà enfin sur l’autoroute, il faut éviter les trous…Coup de volant à la dernière seconde, rangement rapide à droite parce qu’un énorme camion nous fonce dessus, dépassement lorsque nécessaire, enfin…Regarder droit devant peut vous garantir la nausée.

Nos normes de sécurité nord-américaines sont mises en plan.

Nous sommes frôlés et nous frôlons.

Les coups de volant nous font valser, un balancement presque continu, les trous sont partout et les obstacles aussi : ânes, moutons, piétons, bicyclettes et plus encore.

Ici, nous appelons les ânes «Ministre du transport» tellement ils occupent le chemin. Ils sont là, ils ne bougent pas et les voitures doivent les contourner ou attendre qu’ils daignent se tasser à la manière africaine…Tout doucement, doucement, doucement.

Lorsque nous traversons les villages, le klaxon y va de plus belle, un «puttt» prolongé avec quelques «puttt» un peu plus court. Les ânes, les moutons, les piétons, les bicyclettes se tassent et nous passons.

Je vous le répète : nous sommes frôlés et nous frôlons…

Le conducteur arrête. Il doit mettre de l’essence. La station est invitante. Nous allons acheter ce qu’il faut pour continuer.

Les «puttt» se multiplient…

Le conducteur arrête. Il doit prier. Le village est invitant, nous allons acheter ce qu’il faut pour continuer.

Nouveau départ, nous sommes frôlés et nous frôlons…

Le conducteur arrête. Il doit pisser. Le village est invitant, cette fois-ci, nous allons se mettre à l’aise…

Chez nous, on va pisser, on va aux toilettes, on va au petit coin, etc.

Nous continuons.

Le conducteur arrête. Nous sommes à une station d’arrêt d’un des villages où certaines personnes doivent descendre. Le village est bruyant et vivant, encore quelques achats.

Par moment, mes ongles s’enfoncent dans le dossier du siège avant, mes fesses se serrent très fort, je prie ou, carrément, j’arrive à dormir, oubliant tout ce qui se passe devant moi.

Maintenant, imaginez…C’est important si vous voulez vraiment me suivre.
Votre voyage est de 10 heures…À vos pieds, votre ordinateur que vous ne voulez pas abimer…Vous la replacez sans arrêt parce qu’elle écrase et engourdit vos jambes et vos pieds.

Vous ne pouvez la placer ailleurs… Votre voisin de droite exerce une pression sur votre épaule, le sommeil le prend et il s’endort en penchant de votre côté. Il pèse. Vous endurez. C’est votre ami et vous l’aimez bien. Les Africains dorment partout dans toutes les positions. Assez impressionnant.

Imaginez maintenant que les sueurs de tous se mélangent et que vous devez continuer de respirer. Le thermomètre est à 35 degrés, il n’y a pas d’air conditionné et le soleil plombe de votre côté.

Un homme et une femme se chicanent pour le même siège. Le ton monte. L’homme dit qu’il va la frapper. Elle l’invite à le faire. Il dit qu’il s’assoira sur elle et s’exécute. Elle crie. Nous sommes tous là, témoins muets de cette altercation qui ne cesse.

La femme ne bougera pas et l’homme n’aura pas le choix d’abdiquer, il occupera le siège tout près d’elle. De temps à autre, elle le menace parce qu’il s’appuie contre elle. Il lui répond du tac au tac.

Au cours du long voyage, les cris ont diminué et nous les avons entendus se parler, voire même se courtiser. Après cinq heures de route, l’homme dormait sur l’épaule de la femme. Lors d’un arrêt, un des passagers a demandé à l’homme de changer de place avec lui…Elle a crié «non»…Il a dit «Elle ne veut plus que je parte». TOUS les passagers ont ri.

Une fois à destination, nous les avons vus échanger leur numéro de téléphone. L’homme est venu s’asseoir non loin de moi et je lui ai dit : «Mais c’est comment?». Mes collègues ont ri. Il m’a répondu : «C’est une femme qui cherche l’homme».

Elle a trouvé.

Je vous le dis, à certains moments, j’étais intimidée tellement le ton montait. Les gens d’ici savent bien rire, mais quand ils sont en colère…Ils ont les mots, le ton, le volume et le débit. Or, une fois la colère terminée, ils en riront, trainant dans leur rire, les autres passagers ou les gens qui sont avec eux.
Je quitte bientôt. J’ai choisi de prendre l’avion.

Je vous remercie d’être monté à bord de Danai, Amour Mezam ou Vatican…Les trois compagnies qui m’ont permis de vous décrire ce blogue sur le transport en commun et sur les conditions imposées aux voyageurs.

mercredi 8 juin 2011

SEMAINE 22 - Education et religion

Je me proposais bien de m’y rendre, mais je ne connaissais ni les circonstances ni l’occasion qui motiveraient mon déplacement vers ce lieu sacré qu’est l’église.

L’appel d’une amie a suffi.

-Bonjour Alyne, c’est Julienne. Demain, ma grande fille qui est ton homonyme sera baptisée, tu y seras?

Le lendemain, le 2 juin, nous étions le jour de l’ascension.

Le lendemain, je me rendais à l’église.

Une «Aline» africaine. Une «Aline» de couleur noire. Une «Aline», point.
Une «Aline» en pleine croissance. Une «Aline» sera baptisée, ici même à Yagoua.
Nous sommes si rares au Québec. Trouver une homonyme si jeune à des kilomètres de mon domicile me fait chaud au cœur.

Bouba (mon gardien de nuit) et sa femme me disent sans cesse que si Dieu leur donne une fille, elle portera le nom de «Aline Laflamme». Vous y pensez, ils incluent également mon nom de famille. Je l’ai fait répéter deux fois plutôt qu’une et il a répondu «oui, elle s’appellera comme ça : Aline Laflamme».

Je l’ai menacé de le surveiller de très très très près. Je le ferai. Je lui ai offert un téléphone pour être certaine de pouvoir le rejoindre en tout temps.

Vous savez, de tout cœur, je leur souhaite une fille, une «Aline Laflamme» qui les accompagnera tout au long de leur vie faisant en sorte qu’ils ne pourront m’oublier.

Confidence, je crois qu’ils ne m’oublieront pas, tout comme moi, je ne les oublierai jamais.

Ascension : Montée au ciel du Christ ressuscité. Fête chrétienne qui célèbre cet événement le quarantième jour après Pâques, soit le jeudi de la sixième semaine après Pâques.

Ici, au jour de l’ascension, on baptise et on confirme les fidèles. Ils sont de tout âge. Ici, l’église ne baptise pas les enfants dont les parents ne se sont pas mariés devant l’église. Puisque beaucoup de gens se marient à la mairie pour ensuite se marier devant l’église, et ce, par manque d’argent, beaucoup d’enfants sont baptisés tardivement.

Ce qui était le cas de cette «Aline» qui a maintenant 7 ans.

La cérémonie a duré trois heures et demie. Nous étions à l’église St-Paul. Pas de banc, pas de chaise, un amphithéâtre où chaque gradin ou palier permet à l’auditoire de s’asseoir.

Mais avant, les différences.

Nous sommes entassés dans un four. La chaleur ambiante nous cuit littéralement. Les Africains ont toujours un mouchoir pour essuyer leur sueur et pour cause, je n’ai jamais vu autant d’eau ruisseler dans la figure des gens.

Toujours dans cette église, la première chose qui me frappe est l’odeur. Je respire par la bouche, mais après un certain temps, je m’habitue et j’arrive à respirer par le nez.

L’odeur de notre sueur se mélange à celle des autres. Moi aussi je pue.

Dans ma tête, je me demande si chaque messe à sa propre odeur, son propre parfum, sa propre fragrance.

En ce jeudi, les gens sont endimanchés, les femmes portent leur plus beau pagne et les hommes ont enfilé leur plus belle chemise. Ils sont beaux. Ils sont fiers. Ils sont de circonstances.

Les épitres sont lues par des adultes, et ce, dans quatre langues différentes : le français, le massa, le toupouri et le moussey. Je ne vois la différence, je dois demander à un ami de m’éclairer.

Une chorale accompagnée de flûtes traditionnelles et de tam-tam prend la relève après chaque lecture, le rythme est bon, les gens se lèvent et dansent tout en respectant l’espace qu’ils occupent. Les coudes pliés à 90 degrés, les poings fermés, les bras se balancent de l’extérieur vers l’intérieur.

La jeune fille assise à ma droite tente de m’enseigner, mais elle n’est jamais satisfaite. Je lui dis que j’abandonne.

Et puis, elle prend mes cheveux et me dit que je dois les peigner. Je lui dis que je l’ai fait, mais que le vent a tout détruit. Elle me répète que je devrais quand même les peigner.

Pour un moment, j’ai douté de l’état de mes cheveux.

Les chants continuent. On se balance en conservant la cadence. La salle bondée de fidèles est en mouvement continu, et ce, tout au long des champs africains chantés dans différents patois.

C’est beau. Je prie en Afrique. Je prie pour tout ce que j’ai vu jusqu’ici.

Je prie pour les rejoindre, je prie pour être avec eux, je prie parce que je crois en leur prière. Je prie parce qu’ils ont l’air bien. Je prie parce qu’en ces lieux, je crois qu’ils oublient leur pauvreté et leur misère.

Malgré mon acte d’apostasie, mon renoncement à ma foi chrétienne, je prie et j’espère que Dieu, s’il existe, entendra mes prières. Elles sont sincères.

Telle la brebis égarée, je reviens auprès du Christ.

Bon, j’y vais un peu fort, mais…C’est la phrase qui me vient à l’esprit…

Sachez que, ceci ne sera que le temps d’un moment, le temps d’un instant, le temps d’une prière, le temps d’être «solidaire» parce que les Africains sont «solidaires».

Je veux partager cette solidarité, ce qui n’a d’égal. Je ne cesse d’être impressionnée. Tous les gens, j’ai bien dit «tous les gens» avec qui je travaille hébergent un neveu, une nièce, un cousin, une cousine pour un temps indéterminé. «C’est comme ça» me disent-ils lorsque j’honore leur geste.

Un ami me disait que la famille est au-delà de tout et que ce qu’il fait aujourd’hui pour deux jeunes cousins venus étudier à Yagoua sera peut-être un jour remis à son fils ou sa fille…«On ne connait pas l’avenir» me dit-il.

Pour ces raisons qui me touchent, je veux être en union avec eux.

Je me joins à leurs prières.

Vous ai-je dit qu’ici, le bénédicité prend tout son sens ? Je n’ai jamais tant remercié le ciel de pouvoir manger.

Et lorsque je suis avec eux, si j’oublie le bénédicité, je me sens un peu mal à l’aise.

Dans les faits, nous devrions tous reconnaître la chance que nous avons de pouvoir manger, nous devrions remercier le ciel ou celui que vous voulez.

Jusqu’ici, je mange trois fois par jour et je n’ai jamais souffert de la faim.

Ici, j’ai de la chance. Dans mon pays natal, je suis dans les normes bien que je reconnaisse que la faim existe également dans certains quartiers défavorisés.
La différence : ici, elle est omniprésente.

Je continue.

À ma gauche, celle qui m’accompagne. La fille de mon amie avec sa petite sœur de moins de deux ans. La petite veut bouger et parler, elle est couchée sur les cuisses de sa grande sœur, tête sur ses genoux, face tournée vers le ciel. Elle observe sa deuxième maman.

La grande sœur reste calme, avec son index, elle lui montre l’immense crucifix derrière l’autel, approche sa main au dessus de ses yeux et ferme ses 4 doigts sur son pouce à plusieurs reprises et recommence le stratagème à deux ou trois reprises.

Tout au long de ces mouvements effectués lentement et doucement, la grande sœur regarde la petite sœur.

La petite étudie chaque geste, chaque mouvement effectué est observé.

Croyez- le ou non, cette petite est demeurée muette et tranquille tout au long de la cérémonie religieuse.

Les enfants africains sont calmes. Je crois que c’est attribuable au temps passé au dos de leur maman, de leur petite ou de leur grande sœur.

Leurs premières années de vie sont à dos de femme, mère, grand-mère, sœur, tante, etc.

Ils se promènent de bras en bras au grand bonheur de tous. Frères, sœurs, grand-père, grand-mère, cousins, cousines, etc.

Bon, mes fils, j’ai fait la même chose. Je vous ai porté, mais peut-être un peu moins.

Au cours de l’homélie, j’ai gardé la petite dans mes bras. Elle me voit souvent et pour cette raison, elle n’a pas peur de la peau blanche.

Elle a été très très très sage. Quand elle me voit elle dit : A-line. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a un temps d’arrêt entre le «A» et le «line».

Des sculptures, des peintures, des statuts, des richesses ou autres : Rien de tout cela. L’Église est en ciment. Un autel, deux chandelles, quelques ventilateurs, un immense crucifix en bois, des rideaux offerts par un fidèle de la place et qui est remercié par le curé avant même que la messe débute et…Des gens qui croient et qui prient.

Ici, je vous dirais que les chrétiens sont ceux qui s’en sortent le mieux.

Contrairement aux musulmans, ils «fréquentent» comme ils le disent si bien.

Ils «fréquentent» : l’école, le lycée, l’université, l’école technique, etc.

Dans l’un des projets présentés par mon partenaire nous pouvons lire que les principales religions pratiquées dans le diocèse où nous sommes sont les religions traditionnelles, le christianisme et l’islam.

Ici, je découvre que le christianisme est la religion qui a permis la plus grande évolution, elle est associée à l’éducation. Il y a des écoles chrétiennes partout.
Je suis dans un village de l’Extrême Nord. Mon analyse porte sur la documentation lue au cours des six derniers mois et sur la réalité qui m’entoure.

Ici, les chrétiens que je côtoie ont des diplômes. Très souvent, dans leur histoire de scolarisation se trouve un prêtre, un missionnaire ou une sœur qui a contribué ou simplement encouragé.

Le discours est unanime, les chrétiens vont à l’école alors que les musulmans éduquent leurs enfants à bien gérer le «petit commerce». Une réalité décrite par les gens d’ici.

Pendant que les enfants des musulmans gardent les bœufs ou vendent les beignets, les enfants des chrétiens sont à l’école.

Un sociologue d’ici me disait que certains musulmans associent l’école au christianisme. Ils choisiront l’école coranique à toute autre forme d’éducation.
Simple anecdote, un homme d’ici qui a adhéré au christianisme dans son jeune âge me racontait que son père animiste l’avait poursuivi avec un arc et des flèches pour ne pas qu’il se rende à l’église.

Vous y pensez…Poursuivre son propre fils avec un arc et des flèches. J’en ai frissonné…Et il racontait le tout en riant.

Il a «fréquenté» et occupe aujourd’hui un poste fort enviable.

Assurément, si mes conditions de vie étaient directement liées à mon choix de religion, égoïstement, je choisirais celle qui m’offre le plus.

En mode survie, je vendrais mon âme aux représentants du Dieu qui m’offrirait le plus. La vente aux enchères serait permise.

Ici, plusieurs sont en mode survie. Ici, on prie.

Et nous, ne prions-nous pas davantage dans nos misères et nos tourments ?

Un vieil homme d’ici me disait que lors de l’évangélisation, certains fidèles adhéraient au christianisme un jour pour adhérer à l’islam le jour suivant. C’était la chasse aux fidèles.

Ici même à Yagoua, un pasteur et sa femme furent assassinés à la fin des années 70. L’histoire veut qu’ils aient été une menace réelle pour l’Islam et qu’ils en aient payés de leur propre vie.

Le récit est atroce. Les tensions étaient grandes entre les concitoyens. Le fils du couple a dû intervenir. Il a demandé un appel au calme et a mentionné qu’il avait lui-même pardonné aux assassins. L’appel au calme a été reçu. Le village se serait calmé.

Dans un petit village comme Yagoua, cette histoire survivra au temps.

Et cette foi…Ma mère me disait que ma grand-mère a fait bien des neuvaines dans sa vie…J’ai pensé à elle lorsque j’étais à l’église.

Nos aïeux avaient la foi. Mes aïeux ont prié plus que moi.

Tout comme un ami du Québec qui a passé quatre longues années au Cameroun, je crois que la solution demeure l’éducation.

Mais, cette éducation a un prix. Je suis toujours touchée par les efforts que font les gens de la brousse pour envoyer leurs enfants à l’école. Si vous saviez ce qu’ils leur en coûtent.

Proportion toute gardée, certains investissent leur salaire mensuel pour l’inscription annuelle de deux enfants seulement.

Imaginez que vous deviez consacrer l’équivalent de votre salaire mensuel familial à l’inscription de deux de vos enfants à l’école publique ?

Malgré tout cela, ne concluez pas que la misère ne se retrouve pas chez les chrétiens, au contraire, le taux de pauvreté dans cette région du Cameroun est le plus élevé au pays. Il est à 49 %.

Malgré leurs prières, les miracles sont rares. La pauvreté ne s’enraye pas aussi facilement. Bien que nous puissions faire la différence entre la pauvreté et la misère, j’avance que trop souvent, la pauvreté engendre la misère.

Et pour ne pas que vous pensiez qu’il n’y a pas vent de changement chez les musulmans, l’un d’entre eux me disait qu’il ne voulait pas avoir plus de deux enfants, que sa fille irait à l’école chrétienne parce que l’enseignement y est meilleur et qu’elle devrait terminer l’école avant de penser se marier.

Et en attendant, ici, je continue d’entendre :

S’il plait à Dieu…Si Dieu le veut…Dieu en a voulu ainsi…

Dieu a donné «x» enfants…Dieu a repris un de mes enfants…

Dieu est venu le chercher… Dieu l’a ramené auprès de lui…

Je prie Dieu pour…Dieu a donné ceci ou cela…Dieu seul le sait…

Dieu tout puissant…Dieu est grand…Dieu est bon…

Dieu…

L’intervention divine explique tout.

Et moi, parfois, j’aimerais les entendre expliquer autrement…

Résilience ou ignorance…Je choisis résilience…Parce qu’ils savent…

J’admire leur courage. Je les admire, tout simplement.

Je leur souhaite la résurrection de Thomas Sankara…Le Che Guevara africain…

Puisse Dieu leur en offrir encore quelques-uns comme lui…

Pour vous, j’ai «wikipédié» Thomas Sankara :

Thomas Sankara est un homme politique anti-impérialiste, panafricaniste et tiers-mondiste burkinabé. Il est né le 21 décembre 1949 à Yako en Haute-Volta et mort assassiné le 15 octobre 1987 à Ouagadougou au Burkina Faso.
Il incarna et dirigea la révolution burkinabé du 4 août 1983 jusqu'à son assassinat lors d'un coup d'État qui amena au pouvoir Blaise Compaoré, le 15 octobre 1987. Il a notamment fait changer le nom de la Haute-Volta, issu de la colonisation, en un nom issu de la tradition africaine le Burkina Faso, le pays des hommes intègres et a conduit une politique d'affranchissement du peuple burkinabé. Son gouvernement entreprit des réformes majeures pour combattre la corruption et améliorer l'éducation, l'agriculture et le statut des femmes. Son programme révolutionnaire se heurta à une forte opposition du pouvoir traditionnel qu'il marginalisait ainsi que d'une classe moyenne peu nombreuse mais relativement puissante.
L'héritage politique et « identitaire » de Thomas Sankara — tout comme ceux de Patrice Lumumba, Amílcar Cabral ou Kwame Nkrumah — est considérable en Afrique.

mercredi 1 juin 2011

Plexus et chakra

Mendicité. Pauvreté. Misère.

Souffrance. Faim. Tiers-monde.

Carence. Maladie. Itinérance. Saleté.

Orphelinage. Veuvage. Lévirat. Sororat.

Demander. Supplier. Quêter.

Donner.

Donner quand c’est possible. Donner quand on peut. Donner pour avoir du sens. Donner pour donner.

Donner quoi : de l’argent surtout.

En retour : leur sourire, leurs poignées de mains, leurs salutations et leur révérence.

Pour vous, des mots qui se succèdent.

Pour moi, des images qui se succèdent.

Et que provoquent ces mots pour vous ? Je n’en sais rien.

Et ces images pour moi : de longues réflexions.

Ici, je me retrouve souvent dans mon plexus solaire. Ce point, juste là, entre mon nombril et mon sternum, là où j’ai recueilli quelques gouttes de sueur pour la première fois de ma vie au cours des derniers mois. Je vous l’ai dit, j’ai sué de partout, partout, partout.

À cet endroit précis, l’être humain y ressent son mal physique lié à ses incompréhensions, à ses ruminations, à ses maux psychologiques. J’ai lu récemment que le plexus solaire est le chakra clé du bien-être.

Chez moi, les scènes injustes ou malheureuses s’y logent et interceptent l’énergie de ce chakra si cher.

L’abbé Pierre n’a jamais perdu sa capacité de s’indigner. J’y travaille.

Dans les faits, selon les circonstances, l’inconfort provoqué dure plus ou moins longtemps, quant à son intensité, elle diffère à chaque fois.

Depuis mon arrivée, j’ai traversé différentes intensités ou durées.

Le dernier inconfort s’est produit tout dernièrement. Je me suis rendu dans deux villages de la brousse pour livrer des médicaments. Le choléra sévit, on en parle même à la radio.

Vingt nouveaux cas par jour.

Nous nous sommes arrêtés chez les sœurs et l’une d’elles nous a accompagnés pour la livraison des médicaments. Après plusieurs années auprès d’eux, elle parle leur patois et pourra nous introduire plus facilement.

Une fois sur place, des malades couchés sur le ciment ou directement sur les ressorts de lit sans matelas. Tous sous perfusion. L’une d’elles a déjà pris 45 sacs.

Le gouvernement paie la médication contre le choléra, mais le chemin pour se rendre aux fonctionnaires qui approuveront la livraison est parsemé d’embûches. Les interventions d’urgence sont inexistantes. Plus efficace et rapide d’appeler mon coordonnateur qui dirige un département de santé. Il a été appelé en renfort dans la nuit de dimanche à lundi.

Le lundi matin, à la première heure, nous y étions.

Des gens, trop de gens sont là tout près de leurs malades. La sœur tente de les éloigner, mon collègue en fait tout autant. Elle se désâme pour expliquer…Les mots, les gestes, les explications ne suffisent pour les chasser de ce lieu de contamination.

Et pendant ce temps, j’observe cette sœur et me rappelle la scène de la télésérie sur la vie du docteur «Lucille Teasdale» dont le rôle était joué par Marina Orsini.

Les images se superposent.

Dans la télésérie, Dr Teasdeale se fâche pour tenter de faire comprendre aux gens du village de ne plus couper les gencives de leurs enfants avec une lame ou des morceaux de verre. Ses mots, ses gestes, ses explications ne suffisent.

Pour cette scène, la sœur aurait pu remplacer Marina Orsini avec brio.

Résultat : les paysans resteront là, à accompagner leur frère, leur sœur, leur père, leur mère, leur voisin, leur voisine dans leur maladie. Et le choléra continuera de se propager.

C’est comme ça, les gens de la brousse ne comprennent rien aux histoires des blancs.

L’espérance de vie est de 42 ans pour les femmes et de 41 ans pour les hommes, passé ce cap, tu as de la chance alors, qu’y perd-on ?

Toutefois, si on survit à cette épidémie, leurs liens seront encore plus forts. Pourquoi ? Parce qu’ils seront restés là, à accompagner leur frère, leur sœur, leur père, leur mère, leur voisin, leur voisine dans leur maladie.

Un collègue qui a 40 ans me disait que s’il passe 60 ans, il vivrait sur du temps béni.

Avec lui, j’ai longuement discuté sur le darwinisme, sur la vie, sur l’Afrique, sur l’Amérique, sur ses rêves, sur un peu tout. Pour lui, devenir adulte dans son pays résulte de la capacité de l’individu à survivre aux nombreux facteurs environnants. Les plus faibles sont tôt ou tard éliminés pour quelque raison que ce soit.

À 40 ans, il se dit un survivant. Je lui dis toujours qu’il possède une génétique gagnante. Ses propos me font croire qu’il a pleuré trop de frères. Un jour, il me l’a confirmé, il a effectivement pleuré trop de frères…Jusqu’à ne plus pleurer…
Cette confirmation a été suivie d’un silence que je n’ai pas voulu briser. Je me suis tu. Je crois qu`à ce moment précis, il a eu une douleur au plexus solaire. Ils ne les pleurent peut-être plus, mais tous continuent d’être là…

Ce jour-là, chakra perturbé, nous avons continué la route que nous faisions ensemble.

Mais dites-moi, vous avez déjà observé un individu qui se retrouve soudainement dans son plexus solaire ? Il fixe le vide… Impossible de déterminer ce qu’il regarde, sa bouche se ferme, ses mâchoires se serrent et sa pensée est loin loin loin…

Enfin…Depuis que nous nous connaissons mieux, le darwinisme revient sans cesse entre nous, pour tout et pour rien. Chaque fois, nous sourions et rions. Ce type, je l’admire. Pour son intelligence, pour ses analyses, pour sa lucidité quant aux tristes réalités de son continent, pour ses questionnements et pour les discussions que nous avons ensemble.

Il est le seul à savoir que j’ai fait une demande d’apostasie. Vous auriez dû voir son visage…Il croyait que seul l’évêque pouvait apostasier, il ne pouvait imaginer qu’un individu puisse demander une apostasie. Après sa réaction, je lui ai demandé de ne pas partager cette confidence…Je venais de le frapper un peu trop fort. En fin de compte, il a malgré tout compris. Il m’a même confié qu’il n’aimait pas que l’Évêque apostasie les jeunes garçons qui choisissent d’être initié par la tradition, il m’expliquait que cette position le coinçait entre sa religion et sa culture, choisir entre les deux lui était difficile.

Je l’appelle Kounta Kinté.

Je poursuis en vous mentionnant que c’est avec lui que j’ai livré les médicaments dans les centres de santé. Il est mon coordonnateur.

Toujours ce même jour, sur le chemin du retour, nous sommes allés rendre visite au médecin du centre de santé publique qui couvre le territoire affecté par le choléra. Il était débordé. Il nous expliquait que son équipe était intervenue auprès des gens qui s’approvisionnaient en eau directement dans les mares. On voulait sensibiliser la population du danger lié à la consommation de cette eau et à la propagation du choléra.

Après leur plaidoyer, une femme a continué de puiser l’eau et a dit : « je mourrai du choléra». Tous les paysans présents ont applaudi.

Tout au long de son récit il disait : «Mais ils ont la tête dure».

En fait, leur réalité en cette période de l’année est simple, ils ont le choix entre mourir du choléra ou mourir de soif. Les puits sont à sec et les forages sont insuffisants. La désertification avance. Le sahel perd ses arbres. Ce sont pour eux les effets du réchauffement de la planète. Là où on vivait bien, voilà qu’on vit un peu moins bien.

À tous ceux qui oseront les juger, je les invite à venir passer un an dans leurs souliers et de tenter de faire mieux avec les mêmes moyens et connaissances…Scolarité incluse.

Et puis non, je vous aime tous très fort, un an, c’est énorme, si vous n’êtes pas un individu capable de survivre aux nombreux facteurs environnants, vous serez tôt ou tard éliminé pour quelque raison que ce soit.

Un an dans la brousse sera suffisant pour vous élimer de la surface du globe.
Je vous épargne, demeurez où vous êtes et … De grâce, ne jugez point.

Et ce plexus solaire…

Parfois troublé par la mendicité sous toutes ses formes. Passive, agressive, muette ou discrète, elle me demeure interrogative à chaque fois.

Certes, nous pourrions palabrer ou pérorer sur la mendicité et nous aurions tous des opinions différentes. J’ai entendu un homme d’ici être très dur envers les mendiants. Il dit que pour lui, la mendicité, c’est la honte. Des propos d’une rigidité telle que je n’ai pas discuté, et pourtant, ce sont les siens qui se trouvent ici et là à demander l’aumône pour différentes raisons.

Personnellement, la mendicité agressive me fait bouillir le sang. Ils t’abordent en te disant : «Donne-moi 100 fr», «Donne-moi ta bouteille», «Donne-moi ton collier», «Donne-moi ton sac», etc. Sèchement, je réponds «NON» tout en continuant ma route. Elle est agressive parce que je suis blanche, parce que je suis «nassara». Ils n’abordent pas les leurs ainsi. Mais, sachez que je ne leur en veux pas du tout.

Et il y a ces gens qui tentent leur chance…Ils demandent en tendant les mains, en te racontant leur histoire, en s’inclinant et en t’implorant.
Ma réponse n’est jamais la même. Parfois je donne et parfois je mens. Je dis que je n’ai pas «l’argent».

Trop souvent, je sais que leur récit est inventé de toutes pièces, mais je donne quand même, histoire d’honorer leur imagination. Je ne sais pas si je fais bien, mais le temps d’un moment, tels nos amuseurs publics, ils ont su me distraire en répondant à mes questions qui parfois auraient pu les amener à se perdre dans des détails qu’ils n’avaient pas prévus.

Entre autres, j’ai récemment donné 500 fr à une jeune fille qui entremêlait les faits, rien ne se tenait et je lui signifiais. Je l’ai fait travailler fort. Elle revenait sans cesse et puis je lui ai remis 500 Fr en lui mentionnant que je savais que tout était faux, mais que ça me faisait plaisir de lui faire un cadeau. Vous auriez dû apercevoir ce timide rictus… J’ai soutenu son regard qui a trop vite fait de se défiler. Je vous assure, du début à la fin, une croisade que je ne regrette guère.

J’aime ces tendres pièges. Il ne me laisse aucune amertume.

Malgré tout, devant la réelle mendicité, des limites s’imposent.

Au réconfort de la misère omniprésente, nous devons parfois dire non.

Avec le temps, l’indifférence s’installera et nous permettra de continuer et d’aider dans la mesure de nos moyens.

En attendant, ici se trouve encore tout ce qui introduit mon blogue. Relisez mes premiers mots…

Je continue avec mes dons de nature imprévisibles. Honnêtement, je ne pourrai motiver ce qui les anime.

La plupart du temps, je suis là, immobile et, je me vois tirer de mes poches 500 Fr pour le tendre à celui ou celle qui a osé me demander. Ils me présentent alors leurs deux mains pour créer un bol dans lequel j’y déposerai l’argent. Au même moment, ils penchent la tête et baissent les yeux.

Ça me rend toujours mal à l'aise, mais j’aime ce geste. L’être entier te dit «merci».

Il y a aussi ces moments où ils n’ont rien demandé et j’ai simplement donné parce que j’ai entendu leurs besoins.

À une jeune fille qui avait une brûlure à la jambe et que je soignais avec ma trousse de premiers soins : «On souffre quand on est orphelin»…J’ai donné tout ce qu’il faut pour qu’elle se guérisse et tiré 500 Fr de ma poche. Elle ne m’avait rien demandé.

À une fillette de 8 ans que je croise chaque matin avec un seau remplie d’eau sur la tête et qui me disait : «Ma sandale est coupée, je ne peux pas bien marcher quand je transporte l’eau». J’ai acheté des sandales vertes.

À ce jeune garçon qui demeure chez sa grand-mère et qui me disait : «Je n’aime pas transporter mes cahiers dans mes mains», j’ai acheté un sac d’école noir parce qu’il le voulait noir.

À un homme triste d’avoir vu son manguier coupé par les dents d’une chèvre qui avait réussi à passer le grillage qui l’entourait, j’ai acheté un nouveau manguier.
J’en passe. Trop d’occasions se présentent à moi. J’ai décidé de partager mon salaire d’ici et je vous le dis, ça me permet de faire beaucoup de petits cadeaux ici et là.

Et ce que j’ai entendu de plus beau concernant ces plaisirs que je m’offre vient de mon chauffeur de mototaxi qui a trop souvent été témoin de mes plaisirs : « Les chèvres d’un même troupeau n’ont pas tous la même valeur».

J’ai demandé qu’il m’explique.

«Vous voyez là bas, les chèvres, elles se ressemblent tous, mais, elles ne valent pas la même chose». Il a poursuivi en me faisant remarquer le nombre de personnes qui me saluaient lorsqu’il me ramenait à la maison : «Tu vois, quand je te ramène à la maison, les gens te saluent, ils sont contents, c’est parce que tu es gentille avec eux, tu leur parles, et quand vous n’êtes pas là, on me demande où vous êtes, trooooop de gens me demandent où vous êtes.» Le «o» du trop est allongé et en crescendo. Il me rappelle Adamo dans un blogue précédent.

Dans les faits, il m’associait au troupeau des étrangers. Je lui ai alors dit qu’il fallait m’associer au troupeau des Québécois et Québécoises qui aiment bien socialiser.

Il faudra envahir Yagoua de volontaires québécois pour qu’il constate l’essence même de notre culture.

Je lui ai mentionné que dans mon village, les gens se saluent, se parlent, se côtoient tout en se partageant leur quotidien.

Je lui ai aussi dit que nous avions un sens de la fête qui n’a d’égal. Nos violons et nos accordéons rivaliseraient avec leurs tam-tams.

Mais vous savez, j’ai apprécié son allégorie. Il a touché mon plexus solaire en rééquilibrant l’énergie de mon chakra du bonheur.

Il est celui qui, dans mon blogue sur l’ennui, m’a dit avoir eu peur que l’on ait «arraché Alyne».

Avec lui, la moto danse.
Avec lui, Dieu est grand.
Avec lui, il faut prier.
Avec lui, je n’ai pas peur en moto.
Et avec lui, le Cameroun est beau parce qu’il a contribué à me le rendre très très très beau.

Il est un de ceux que je pleurerai.

Et de ce chakra jaillirent les mots qui ont permis tous les textes de ce blogue…

lundi 23 mai 2011

SEMAINE 20 - Le souffle de ma maman

Le souffle de ma maman

Ma maman me racontait qu’enfant, lorsque je voyais un bébé à la télévision, je courrais la chercher pour qu’elle puisse enlever la vitre…Je voulais saisir l’enfant, le prendre, le bercer, le cajoler, en faire ma poupée.

Et si ces enfants étaient de couleur noire, je rêvais d’aller les retrouver.
Vous voyez que mon aventure remonte à très très très loin !

Tous, nous conservons précieusement ces mots d’enfant, ces souvenirs ou ces anecdotes provenant de notre progéniture ou des récits transmis par nos parents qui aiment raconter à satiété ce que nous leur avons laissé comme traces mnésiques.

Nostalgie et gaieté se rythment au bonheur éprouvé à entendre et réentendre la même histoire, relatée avec les mêmes mots, les mêmes termes et les mêmes détails.

Je puis parfois deviner les mots de mon père. Il est un excellent raconteur.

Et ces histoires, on ne s’en lasse point. Ils font partie de nos rencontres familiales.
D’ailleurs, je crois que c’est pour cette raison que ces rencontres existent, pour qu’on n’oublie rien de ce passé qui nous unit et pour que la génération future en connaisse son contenu.

Une transmission orale forte généreuse entretenue par nos rencontres ponctuelles qui contribue à la survie des liens familiaux contraints aux turbulences de nos vies.

Mais où vais-je avec ce blogue qui ne vous dit rien sinon que le résultat de mes méditations nocturnes. Il est présentement 02 h00 du matin.
Les étoiles envahissent le ciel. Le vent est bon et malgré lui, la chaleur m’accable. Le drap sur lequel j’ai dormi jusqu’ici est trempé et mon matelas porte des traces de sueur que je laisserai à mon départ.

Actuellement, je suis coopérante en Afrique. Je suis avec ces enfants de couleur noire que je rêvais d’aller retrouver dans mon enfance. Je regarde tous ceux qui ont une quarantaine d’années et j’imagine les avoir peut-être déjà vus derrière la vitre du téléviseur.

Bernard Weber mentionne dans «La révolution des fourmis» que le battement d'une aile de papillon à Honolulu suffit à causer un typhon en Californie.

Il nous interroge comme suit : or, vous possédez un souffle plus important que celui provoqué par le battement d'une aile de papillon, n'est-ce pas?

Battement d’ailes de papillon ou simple souffle, multiples éléments contrôlés ou négligés ont permis mon aventure.

Plusieurs d’entre vous m’ont demandé d’écrire sur ce que je fais exactement. J’y suis, mais avant, cette prémisse était nécessaire.
Ce que je fais : de la coopération.

Coopération : Action de coopérer. Agir de concert avec.

Les objectifs du projet signé avant mon départ en vous épargnant les détails administratifs et en conservant les verbes qui introduisent mes actions : Appuyer, renforcer, dynamiser, développer, aider, augmenter.

Leurs compléments d’objet direct ou indirect : capacités du personnel, les stratégies efficaces, stratégies de mobilisation des ressources financières internes, objectifs, gestion, etc.

Le mariage de ces verbes et compléments vous décrit ce qui a motivé ma décision. Un projet que j’acceptais avec enchantement et empressement. Bien humblement, je me voyais dans l’action. J’avais hâte.

Je suis ici depuis le mois de janvier 2011.

Janvier : Module de formation avec VSO Angleterre. Cuso m’a recruté pour m’offrir un contrat avec son partenaire VSO. Je n’ai rien vu de tout cela. Il faut dire qu’au cours des mois qui ont précédé mon départ, j’étais bien occupée à travailler ici et là.

Février : Participation aux différents ateliers offerts aux représentants des organisations soutenus par mon partenaire. C’est la fin de l’année financière, on vide les tiroirs et on multiplie les ateliers.

Mars et avril, les statistiques pour les autorités de VSO : Est-ce que tous ces ateliers ont influencé la vie des personnes atteintes du VIH ? La réponse : Oui.
Lesquels : tous. Des centaines.

Les résultats sont extraordinaires. Londres et Ottawa se réjouiront. Nous sommes un partenaire efficace, nous redorons le blason des autorités bienveillantes qui se soucient des pays en développement.

Et moi, je n’y vois aucun lien. Je fais tout pour tenter de suivre leur logique, mais je n’y parviens pas. Pourtant, j’ai réussi mes mathématiques statistiques au cégep avec succès.

Je vais reprendre ces mathématiques dès mon retour. Peut-être en ai-je oublié l’essentiel.

Fils, j’aurai besoin de votre aide.

Toujours en mars et avril, les employés de mon partenaire courent, ils assurent les urgences à droite et à gauche, ils sont en intervention du matin au soir, les fins de semaine, les jours fériés, et je suis là, à les attendre, quémandant un peu de temps ici et là. Ils travaillent dur et fort, ils y mettent tout leur cœur. Ils sont tous les trois des infirmiers.

Mon rôle est de maximiser l’organisation de leur travail, mais pour cela, ils doivent s’arrêter et m’expliquer.

Je glane ici et là maints petits travaux qui pourront les aider. Des tâches qui n’ont rien à voir avec les objectifs de mon placement.

Le mois d’avril s’écoule, je puis compter les heures passées avec eux sur une seule main.

Mon analyse après quatre mois : Redéfinir le placement.

J’ai fait ma part. Le renforcement des capacités se situe à ce niveau : observer, réfléchir et agir sur le placement.

ORA (observer, réfléchir, agir) est un principe utilisé dans certaines écoles camerounaises. Je suis ici pour utiliser leurs outils et leur rappeler ce qu’ils savent déjà.

Cette situation offerte m’a permis de renforcer mes capacités, un des objectifs de mon projet, mais à l’inverse…Mon partenaire devait renforcer ses capacités et non pas contribuer aux renforcements des miennes.

Dans la dernière étape (agir), j’avoue avoir été envahie par des émotions qui ne m’aidaient guère à déterminer ce qui motiverait mon choix, celui de rester ou de partir.

Vieux truc en psychologie, je dessine une tarte en y inscrivant les pour et les contres. Je vous épargnerai le labyrinthe parcouru, tel Thésée, j’ai combattu le Minotaure grâce au fil d’Ariane. Je m’en suis sortie, mais avant…Cette tarte.
Au décompte, j’obtiens un axe de symétrie parfait. Les pour et les contres sont en équilibre de part et d’autre.

Et dans ce tourbillon rationnel : un appel. C’est ma maman, Marie-Ange. Elle porte son prénom à merveille.
- Allo Alyne
- Allo maman, je suis contente de te parler.
- Tu reviens quand ma belle fille (comme toutes les mamans du monde, elle trouve sa fille belle)
- Mais maman, tu le sais quand je reviens, pourquoi tu me poses la question ?
- Parce que…J’ai hâte de te voir.
- Mais maman…Allez…
Sa réponse : un «ah» allongé qui s’est éteint dans un lourd silence.

MAMAN…J’ARRIVE…Je te choisis. L’idée de passer une partie de l’été avec toi me plait.

Elle ne saura jamais combien ce simple «ah» a fait toute la différence. J’aime ma mère. Tendrement.

…un souffle plus fort que le battement d'une aile de papillon… ma mère souffle dans son village natal, Padoue en occurrence, et son souffle cause un typhon à Yagoua, Cameroun.

En un éclair, je passais du rationnel à l’émotionnel.

Cri primal ou cri du cœur, je n’en sais rien. Mais quelle douceur.

Ce «ah» de ma maman s’est rangé dans la liste des bonnes raisons de partir.
Un ingrédient qui a fait basculer la balance…

Ainsi donc, je me suis mise à imaginer mon été auprès de vous.

Très égoïstement je sais, mais, je crois en ma décision. Elle permettra aux assises qui construisent nos placements de mieux réfléchir avant de faire traverser l’océan à des volontaires qui, au cours de leur vie, décident de consacrer un peu de temps à la coopération.

N’allez surtout pas croire que je quitte ce projet sans peine. Depuis que j’ai annoncé mes couleurs, je les ai vus tenter de se reprendre en me demandant de faire ceci ou cela.

Actuellement, je m’exécute sur des petits projets, je complèterai le site web promis avec un partenaire local. Je dicte son contenu et répertorie les plus belles photos.

De toute évidence, d’ici là, je pleurerai mes alliances avec ceux qui ont nourri mes blogues. Vous les connaissez tous, des gens formidables.

Tout au long de ce temps qui me reste, je construirai des souvenirs, anecdotes qui laisseront des traces mnésiques à mes parents et ma progéniture…

Je vous disais avant mon départ que mon projet ne serait jamais une condamnation, que je reviendrais lorsque l’aventure se terminerait…La voilà terminée…

Cette semaine, je racontais à Bouba qu’un ami volontaire reviendrait sur un autre projet. Il m’a alors dit :
-Et vous, que ferez-vous ?
-Mais Bouba, tu le sais, pourquoi tu me poses la question ?

Un «ah» prolongé qui s’est éteint dans un lourd silence.
Humm…Une impression de déjà vue…

Mon passage ici n’aurait eu de sens sans sa présence et celle de sa femme et son fils. Je les pleurerai en rêvant qu’un jour, je pourrai leur faire traverser l’Atlantique pour leur dire combien j’ai pu les aimer.

Je revivrai l’Afrique…Inch Allah…S’il plait à Dieu…

Date de mon retour : Je serai au Québec dès la fin du mois de juin.

Mes gars, faites votre chambre. Une inspection en règle est prévue…

Grand «Merci» à Huguette d’avoir critiqué le premier jet de ce blogue…Elle disait ne pas me reconnaître. Trop sombre. Le temps a permis quelques éclaircissements…Le voilà beaucoup mieux…À sa dernière relecture, j’ai souri et j’ai finalement pu le titrer.

mercredi 18 mai 2011

SEMAINE 19 - Le TCHAD

Au moment où j’écris ce blogue, nous sommes lundi le 9 mai et il est 22h30. Je n’arrive pas à dormir. Vous comprendrez pourquoi en lisant l’entièreté de ce texte.
Ce même jour, une des volontaires VSO de Moutouroua est dans mon village pour assister à une réunion sur les foyers améliorés. Un concept économique et écologique extraordinaire dont je vous épargnerai les détails…En résumé, il s’agit d’un foyer qui demande moins de bois que tous les autres.
Cette volontaire s’appelle Hafren, on prononce le «f» comme un «v». Une fille de la Grande-Bretagne qui maitrise bien bien bien la langue française. Elle est d’une douceur déstabilisante.
En tant que bonne hôte, je dois l’amener au bord du fleuve Logone, LE LIEU à visiter lorsque la vie t’amène à Yagoua.
Le fleuve Logone sert de frontière entre le Tchad et le Cameroun.
Je réserve mon chauffeur de moto préféré, celui qui me conduit sans que j’aie la frousse. On l’appelle «Petit roi» mais son véritablement nom est Corïanga.
Nous quittons Yagoua pour effectuer le trajet de 9 km. Nous sommes trois sur la moto.
Le ciel est sombre. Nous sommes au début de la saison des pluies. Nous continuons quand même la route.
Une fois sur place, nous prenons une bière et notre objectif est de traverser au Tchad avec un piroguier. Corïanga nous trouve le meilleur qui soit. Avant l’embarquement, nous apercevons un hippopotame. Nous décidons de traverser quand même.
En 2009, un piroguier a été déchiqueté par un hippopotame. J’hésite mais, je monte…On traverse le fleuve tous les jours sans problème malgré leur présence alors…
Nous traversons sans peine. Une fois sur l’autre rive, nous descendons de la pirogue et foulons le sol Tchadien. Nous prenons une gorgée de bière. Nous en profitons pleinement sans trop exagérer.
Je suis entrée illégalement dans un pays Africain, le Tchad, avec de la boisson en plus. VSO déconseillait de se rendre aux frontières du Tchad, moi, j’ai foulé son sol.
Et puis, des voix, le piroguier nous demande de monter. Nous l’écoutons, il démarre à une vitesse telle que je tombe de mon banc.
Les douaniers sont là, ils demandent que nous revenions, ils veulent voir nos papiers. Le piroguier continue sa route. Les gendarmes chargent leurs fusils et se positionnent. Nous nous couchons dans le fond de la pirogue alors qu’il continue en nous rassurant : «Ils font toujours ça quand c’est les blancs, ils ne tireront pas». Mais, je suis morte de peur alors qu’Hafren se relève et continue de fumer sa cigarette.
Ils tirent…Le piroguier n’a toujours pas peur, il dit qu’ils tirent dans les airs…
Je lui demande s’il aura des problèmes par la suite, il me répond que non, il a déjà vu ces Tchadiens faire pire encore. Il dit qu’il discutera avec eux, sans plus.
Il désobéit pour nous. Je ne sais que dire.
Nous remontons le fleuve et nous entendons les gens au bord de la rive criant au piroguier qu’il y a les hippopotames…
Il tourne la pirogue d’un seul coup de pagaie. Les gens crient encore plus fort. Ils sont derrière nous. Je vois leur museau. Il y a des bois dans le fond de la pirogue, Hafren et moi les attrapons alors que le piroguier nous demande de rester bien assises au milieu. Il nous explique qu’il doit naviguer dans le même sens qu’eux pour éviter les dangers. Je n’ai jamais des narines d’hippopotame d’aussi près.
Je pense, je réfléchis et je me trouve irresponsable. Je m’en veux d’avoir amené avec moi Hafren, si belle et si jeune. Je nous vois déjà mortes. Décapitées et déchiquetées. Je pense à mes enfants, à mes parents, à vous tous.
Enfin…Les hippopotames nous ont rattrapés mais nous nous sommes éloignés de l’endroit où nous devons descendre.
Le ciel nous menace, le vent se lève, la remontée est pénible. L’eau monte dans la pirogue. Mes souliers sont trempés mais ce n’est pas grave.
Notre pagayeur se lève et fait le tour en frôlant sa pagaie sur les rebords de l’embarcation tout en marmonnant quelque chose. Nous demeurons muettes. Il prend beaucoup de temps parce qu’une pirogue, c’est long.
Il nous expliquera alors que ce geste symbolise une demande adressée aux esprits afin qu’ils puissent le protéger, lui et ses passagers. Il dit qu’il ne peut exécuter cette demande qu’une fois par an.
Il vient de gaspiller celle de l’année, ce doit être sérieux.
Je le revois encore, attentif à nos besoins, sacrifiant son rituel, nous rassurant par son coup de pagaie fort et droit. Je vous assure, il prenait soin de tout. Sa pirogue, ses passagers et sa vie également.
Nous remontons tranquillement, les éclairs zèbrent le ciel. Je vois les muscles de ses bras se gonflés au rythme de l’eau qui frappe à babord et à tribord.
Il sue. Son visage montre une inquiétude qu’il s’efforce de ne laisser paraitre. Ses pieds sont appuyés dans le fond et ses mains serrent la pagaie.
La vitesse d’exécution est régulière et soutenue. Il passe d’un côté à l’autre de la pirogue à un rythme effréné.
Plus une goutte d’eau n’est tombée dans la pirogue par la suite et pourtant, les vagues étaient toujours plus grosses.
Je suis songeuse alors qu’Hafren affiche un courage exceptionnel. Elle me rassure.
Le danger est de moins en moins présent. Plus nous nous approchons du bord, plus le piroguier sourit. Il est fier. Je lui dis qu’il est bon mais il répond sans cesse : «C’est mon travail».
Nous l’avons bien payé. Il était content. Il est notre «Robert Piché» africain. On fera un film sur lui un de ces jours.
Une fois arrivée, les gens applaudissent, tous nous ont suivis dans notre aventure. Nous entendons «nassara, nassara».
Saines et sauves nous sommes. Les gens nous sourient et nous accueillent chaleureusement. Corïanga nous aide à monter la petite pente de sable. Le pagayeur ne sait où donner de la tête. Il est accueilli en héros.
Ils font leurs applaudissements traditionnels. Un coup, deux coups, trois coups et envoie à la personne qui doit croiser ses bras sur sa poitrine. Il reçoit bien, très bien même.
Hafren est une fille exceptionnelle, je ne l’ai jamais vu faiblir. Je l’admire.
Et que dire de ce piroguier. Il demeure humble. Je suis consciente de ce qu’il vient d’exécuter. Il a su quoi faire. Imaginez seulement le passage des hippopotames, il devait demeurer entre eux sans les toucher. D’habiles manœuvres de sa part nous ont peut-être sauvées la vie ?
Ce serait bien si notre aventure se terminait ainsi mais…Nous prenons la moto pour retourner. Le ciel s’assombrit. Vaudrait-il mieux attendre ? Corïanga me répond que : «Dieu est grand».
Nous chevauchons sa moto et partons. Le vent est de plus en plus fort, nous sommes là, à contourner les branches des arbres qui tombent et les toits de paille des cases. Je ne sais pas pourquoi mais Hafren les prévois et informe Corïanga à chaque fois.
Elle voit tout. Une guide sans pareille.
La pluie tombe si fort que je me demande comment il trouve sa route. La noirceur est tombée et nous traversons la brousse.
La moto zigue-zague. Je me tiens bon.
Encore une fois, je ne sais par quelle miracle mais, nous sommes arrivées chez Bouba, mon gardien de nuit, bien trempée et le cœur soulagé. Nous avons ensuite poursuivi notre route jusque chez moi.
Et tout cela est le résultat de ce que nous avons imaginé, Hafren et moi, sur la moto, lors de notre retour. Il faut bien passer le temps non ! Si vous y avez cru, je suis un peu gênée…J’écris tout petit petit petit…
Je ne vous ai pas tout livré mais, puisque Corïanga riait riait et riait de nous entendre, et puisque Bouba et sa femme ont également bien rigolé, j’ai décidé de vous partager mon quotidien sous toutes ses forme.
La vraie histoire : Nous avons traversé le fleuve et avons effectivement foulé le sol Tchadien dans l’illégalité, et ce, sans embûche. J’y ai pris une gorgée de Coke alors qu’Hafren a pris une gorgée de bière et a continué sa cigarette.
Aucun gendarme, aucun douanier pour nous importuner. Nous sommes revenus et avons demandé au piroguier d’allonger le tour tellement nous étions bien. Les gens sur la rive nous ont informés de la présence des hippopotames et nous sommes allés naviguer ailleurs.
Les hippopotames…Le piroguier nous racontait que certaines personnes pouvaient grimper sur leur dos et arrivaient à les diriger. Les attaques…très très très rares…
Au retour, Corïanga nous a dit que Dieu était grand et Dieu a été grand. Il venait de terminer sa prière alors…Quelques gouttes de pluie seulement.
Et les vagues du fleuve…Juste un tout petit peu plus fort…Et son rituel, le fruit de mon imagination…
Vous, qu’auriez vous ajouter à ce fou rire né entre une britannique et une québécoise qui se sont connus en terre africaine ?
Le soleil tape fort n’est-ce pas…
Je dois ajouter, j’ai fait lire ce blogue à une autre volontaire qui a tout cru du début à la fin expliquant qu’ici, tout peut arriver. Je partage son opinion…
Bonne semaine

jeudi 12 mai 2011

SEMAINE 18 - La négociation

Chers fils,
À la fin de ce blogue, vous connaîtrez un des présents que vous recevrez à mon retour. Vous pouvez choisir de ne pas le lire et garder la surprise, mais vous pouvez également le lire et découvrir son histoire.
Nous sommes trois, je suis accompagnée de deux Camerounais. Nous voyageons ensemble vers Yagoua et attendons à la gare de Yaounde.
Nous avons choisi de manger du poisson et prendre une bière. Nous avons plus de quatre heures à passer. Nous sommes assis à l’ombre, derrière la femme qui cuit le poisson et qui fait face à la rue. Tout est délicieux. Je prends une Castel, bière d’ici. Un seul format : 0,65 l.
On appelle ce genre d’endroit des tourne-dos simplement parce que nous tournons le dos à la rue.
Des vendeurs nous offrent un peu de tout. Rien ne m’intéresse jusqu’à ce que je vois les yeux de mon collègue s’illuminer. Il prend le ballon offert par le vendeur de rues, me le montre et dit : «Ça ne peut pas crever, j’avais le même ballon quand j’étais jeune, c’est un bon ballon de foot africain». Je touche, c’est léger, mais c’est quoi ? Une espèce de ficelle enroulée, mais ce n’est pas de la ficelle.
Il m’explique.
Il s’agit de la sève de l’hévéa que l’on cueille après avoir «blessé» l’arbre. Celle-ci est chauffée de sorte qu’après un certain moment, on puisse l’étirer jusqu’à l’obtention d’une ficelle. On roule adroitement le tout et obtenons un «ballon de foot africain».
Le vendeur demande 3000 fr pour le gros, mon ami offre 500 fr., le combat commence…Un match de négociation… Mon ami ne bouge pas, le vendeur ne tend que le petit ballon…Hors de question de vendre le gros au prix qu’il offre.
Pendant tout ce temps, je réfléchis. J’en veux un. J’intercepte la négociation et monte les enchères. S’installe alors un combat entre le vendeur et moi, mon ami se tait, j’obtiens le ballon pour 1500 fr., la moitié de ce qu’il demandait. J’en prends deux et en offre un à mon ami pour ses fils et sa fille.
Je suis contenté, considérant le temps de confection et le travail que l’artisan y a mis, pour moi, l’argent investi est juste, du moins, pour moi, la blanche, la Québécoise qui ne se casse pas la tête pour quelques sous, voire même, quelques dollars.
Mon ami ne dit pas un mot, il ne critiquera pas ce que j’ai fait.
Le vendeur se présente à la table voisine où se trouvent d’autres amis, il laisse le même ballon pour 1000 fr. Ce prix est plus juste selon mon ami.
Je fais signe au vendeur. Nous discutons, discutons, discutons. Je lui fais la morale. Il repart, il revient et je me lève pour le retrouver, nez à nez, debout devant lui, je suis la maman qui sermonne le fils. Je lui demande un troisième ballon. Le combat commence. Il demande 500 Fr pour le petit. Je lui répète sans cesse que ma peau a déterminé le prix du ballon vendu quelques minutes plus tôt, que si je ne gagne pas le présent combat, mes amis avec lesquels je dois travailler toute une année ne m’accorderont aucune crédibilité.
Il me dit que le prix à 1000 fr. était pour un frère, je lui réponds que je veux être sa sœur, pire encore, je veux être sa mère. Le plaidoyer se poursuit.
Les Camerounais sont forts, ils discutent sans arrêt. Tout au long de notre échange, il m’explique que c’est le jeu, qu’une fois que le marché est conclu, il ne peut revenir en arrière. Et je repars de plus belle, je lui fais la morale morale morale plus fort encore et finit par lui offrir 150 fr. Il me dit que plutôt que de prendre 150 fr, il préfère me donner le ballon.
Je n’ose y croire. Je tends ma main et il la prend. Nous venons de conclure. Je le remercie.
Je saisis le ballon. J’ai gagné. Du moins, nous avons tous les deux gagné.
Au retour, les amis sont fiers. Ils me demandent comment j’ai fait. J’explique. Tous rient et me félicitent reconnaissant ainsi le progrès de la nassara.
Et puis…Je pense : trois fils et un ballon. À qui ira-t-il ?
Et je pense encore et encore…Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
Je cherche le vendeur. Je le trouve et me dirige vers lui en tendant 2000 fr. : « deux ballons s'il vous plait ». Il me regarde, le sourire en coin, hésite à tendre la main.
Bévue, j’escamote ce que les Camerounais préfèrent…Négocier. Je réalise mon erreur et lui tends la main plus lentement avec un regard et un sourire communicateur. Il sourit, rit et prend ma main pour ne plus la lâcher. Nous sommes là, à rire, rire et rire.
Tous deux, nous savons pourquoi nous rions. Les mains se tiennent toujours et chaque fois que nous voulons nous lâcher, le rire reprend.
On termine avec le clac doublé de la poignée de main Camerounaise.
Ça, c’est un bon souvenir. Un moment agréable. Le résultat d’une complicité vivement installé en plein cœur d’un après-midi, avec un pur étranger, pour l’amour d’une culture et pour l’amour de la rencontre.
Je n’oublierai jamais ses yeux, la moiteur de ses mains, son discours sur le travail de l’artisan, sa concession en cours de route et le regret de n’avoir pu renégocier mon deuxième achat. J’aurais eu du plaisir. Nous aurions eu du plaisir.
Mais, je crois que malgré tout, cette bévue nous a permis de rire autrement. Les regards, la poignée de main, les sourires et les rires valaient leur pesant d’or.
Le Cameroun et les Camerounais, c’est aussi ça.
P.S. Mes fils, sincèrement désolée…Depuis, j’ai donné les ballons aux enfants de la rue.

mercredi 4 mai 2011

Semaine 17 - Marche matinale

Je traverse le pays, les idées suspendues entre la chaleur et les odeurs qui inondent ma chair et mon esprit, je ne peux m'en soustraire.

Je m’imprègne des différences que j’observe, entends, sens, goûte et touche. Je cherche mon stylo pour écrire, vous écrire.

C’était au mois de janvier, les premiers paragraphes d’un de mes premiers blogues.
Aujourd’hui, quatre mois plus tard :

Je traverse le village, les idées suspendues entre la chaleur et les odeurs qui inondent ma chair et mon esprit, je ne peux toujours pas m'en soustraire.

Je m’imprègne des différences que j’observe, entends, sens, goûte et touche. Je cherche mon stylo pour écrire, vous écrire.

Il n’y a pas de stylo et je n’aurai jamais de stylo. La raison : c’est en marchant que je traverse le village chaque matin. Je vous amène avec moi.

Soyez intense, ayez le pas rapide et n’oubliez pas votre bouteille d’eau fraîche, vous en aurez besoin.

L’intensité de mon pas et de ce que je reçois me permet une absorption sensorielle telle que mes capacités mémorielles s’activent au rythme des rencontres et des différences croisées.

Tout importe, futilités incluses : Toujours au même endroit, ce tube de pâte à dent vide qui traine au milieu de la rue. Il est là depuis plusieurs semaines. Étrangement, il ne bouge pas. J’aime ce détail. «Crest» est ici même à Yagoua.
Maintenant, laissez-vous insuffler de mes aurores sahéliennes…

Environ trois kilomètres et demi de sable. Du sable vous dites ? Selon les gens d’ici, Yagoua n’a pas son pareil.

Les motos glissent dans le sable comme nos voitures glissent sur la neige. Ils aiment que je leur dise que le mouvement de leur moto me rappelle celui de ma voiture les jours de tempête de neige…« la moto danse» disent-ils.

Les métaphores sont au cœur de leur langage.

6 heures, je quitte la maison. Plus tard, le soleil me frappera et je n’y arriverai pas. Je ne suis pas Africaine, je suis Nord-Américaine et j’ai grandi dans le froid. Trop de chaleur m’exténue.

Une jeune villageoise m’a un jour dit qu’elle priait pour moi. Elle souhaite que je traverse sans trop de peine cette période de chaleur. J’ai été chaleureusement touchée par cette attention.

À vos pas…Enfin, nous partons…Le trajet sera exceptionnellement long, j’ai tant de choses à vous décrire.

Première étape, je traverse le mur qui encadre ma maison en saluant Bouba qui balaie ma cour. J’ai beau lui dire d’arrêter de balayer mais il insiste. Il m’ignore. Je déteste quand il m’ignore.

Je dois toutefois avouer que j’aime revenir le soir et trouver le sable de ma cour dessiner différemment, et ce, jour après jour. Je peux identifier chaque coup de balai qu’il a laissé et y apercevoir ses derniers pas. C’est très joli, ça m’aide à tolérer son insistance et son indifférence.

Je lui dis souvent qu’il est têtu. Il répond toujours de la même manière…Un sourire.

Premier contact, un matin sur deux, ce vieil homme vêtu de son boubou bleu ciel, les mains derrière son dos légèrement courbé, sourire narquois, il dit toujours la même chose : «ma-de-moi-selle» en prononçant chaque syllabe sur un ton différent. Il est très grand et nos regards se croisent brièvement.

Je lui retourne son sourire et la conversation ne va pas plus loin à moins que je décide de lui dire «sala malékom», et lui de répondre «malékom salam».

Quelques enfants très jeunes, pas plus de 6 ou 7 ans, balayant le devant de leur porte…Nassara…Nassara…Certains viendront me tendre leur main…Mouillée, trempée, sablonneuse, collante…Autant de qualificatifs pour autant de main tendue et autant de forme…Petites, minces, épaisses, glissantes, fuyantes, insistantes, etc.

Amusant.

Plus je m’éloigne de ma maison, plus je me rapproche du centre ville…Des boutiquiers qui installent leur étalage, des stations d’essence pour motos qui se résume à une table de bois et des bouteilles d’un litre remplies d’essence.
Elles sont transparentes et seront réutilisées à satiété. Elles sont sales, mais, ce n’est pas grave, ici, il n’y a as ni contrôle de qualité ni normes environnementales.

Imaginez l’odeur maintenant. Je bloque mes narines tout en continuant ma route. Y’a des matins, l’odeur est présente sur plusieurs mètres.

Au décompte, sur mon trajet, je traverse quatre stations d’essence comme celles-ci. Quatre fois j’arrête de respirer par le nez.

Au début, en raison de la couleur jaunâtre, j’ai cru que c’était des vendeurs de miel ou d’huile végétale. Ne riez pas, quel Nord-Américain aurait pensé qu’il s’agissait de litres d’essence ?

Je continue ma marche dans ce sable qui s’accumule dans mes espadrilles.

Juste avant la sortie du village, un coiffeur qui installe sa chaise sur le bord du sable de la rue dans un espace délimité par des briques rouges. La chaise fait face au miroir accroché sur le mur de la concession.

Sur le miroir, LA photo du visage de Che Guevara, vous savez, celle que l’on retrouve sur tous les chandails…Lu récemment dans un «power point» de photos célèbres, elle fût prise par Alberto Korda alors qu’il était à l’enterrement des victimes de l’explosion de la Coubre. L’Institute of art du Maryland (USA) l’a surnommé la photo la plus célèbre du 20ième siècle. On termine en mentionnant qu’il est un symbole universel de rébellion.

Voilà pour la célébrité de Che…Elle a traversé le continent…Pour ce qui est de la rébellion, vous n’avez qu’à surveiller ce qui se passe sur le continent…

Et tout près de son salon de coiffure, deux bancs pour ses clients, du sable, encore du sable et…Son sourire.

À cette heure, il s’installe ou encore, il a rejoint son groupe d’amis quelques mètres plus loin.

Avec le temps, nos sourires se sont faits plus généreux. Un jour, il m’a glissé un sac de plastique noir en me disant : «peut-être que tu trouveras quelque chose là dedans» tout en me demandant de l’ouvrir une fois à mon bureau. Le sac contenait un papier avec son prénom et son numéro de téléphone et un très beau voile que les africaines portent principalement sur la tête.

Et puis, un autre jour, il m’a offert un chapeau de paille pour le soleil. Une œuvre artisanale d’ici que je porte avec fierté.

Dans nos lendemains lointains, peut-être me demandera-t-il d’être sa 18ième femme et je lui répondrai que mon papa ne me laissera pas partir sans une dote de 25 têtes de bœufs. Ça le découragera peut-être…

J’ajouterai que j’ai quatre frères et trois fils qui en voudront tout autant. Mieux encore, papa Alain voudra la livraison de ses têtes de bœufs à son domicile.

Il abandonnera.

Et je lui expliquerai que la Nassara est compliquée, elle est jalouse et possessive. Elle sera toujours la même.

Je ne pourrai me résigner à le marier sans qu’il ait payé son dû. En pareilles circonstances, papa Alain aurait alors le droit de venir m’arracher à lui. Je ne veux pas que mon père vienne ici, je suis pas certaine qu’il aimerait alors, je vais lui éviter ce voyage. Voilà pour la tradition.

Mais avant ces cadeaux…Une lente évolution qui…

Du simple sourire aux salutations…aux «C’est comment»…aux « Et la chaleur » aux taquineries et moqueries…Que-de-matinées-traversées…

Tout doucement, doucement, doucement…Il faut prendre son temps, il faut avoir le temps.

Maintenant, cet attroupement d’hommes qui se compose différemment chaque matin attend mon passage. Il en est toujours un pour me signifier mon retard ou pour me demander les raisons de mes absences…En interface, toujours ce même coiffeur, à qui j’ai finalement demandé s’il pouvait couper les cheveux de la Nassara.

Depuis, il en rêve.

Vous ai-je dit que les Camerounais sont espiègles et moqueurs. J’ai vite appris. Devant ce groupe d’hommes avec lesquels le contact est régulier, j’attaque avant qu’ils ne puissent dire quoi que ce soit. Je les sermonne pour des bagatelles. Si on me parle de mon retard, je leur dis que leur montre est déréglée, prenant leur poignet dans mes mains, regardant leur montre et lâchant leur bras avec une expression de découragement…«...Hummm…Déréglée, votre montre est déréglée…Mais c’est comment ?»

J’ai fait miennes leurs expressions et ils adorent.

Tout cela se passe alors que je continue d’avancer. Jamais bien long mais combien énergisant. Lorsque je termine avec eux, je ris et conserve mon sourire jusqu’à la sortie du village.

Y’a même quelqu’un qui m’a dit un jour que je souriais tout le temps et qu’il trouvait ça «trop gentil» pour utiliser ses propres mots. J’ai réalisé qu’il est un de ceux que je croise tout de suite après mon attroupement préféré…Ça m’a fait sourire encore plus fort…

Intérieurement, je réalisais combien les reliquats de nos bons moments peuvent se transmettre involontairement aux suivants…Humm…Aux suivants…Ça me rappelle un film… Que les cinéphiles s’activent…

Je traverse le pont. Une rivière sans eau qui sera bientôt une rivière avec eau. En attendant, on y a semé le tabac. C’est vert…très vert…Les femmes s’y affairent, calebasse en main.

Au travers cette verdure, un ou des cris : Nassara…Je lève la main bien haute et je reçois la pareille.

Les femmes Camerounaises sont partout dans le paysage matinal. Elles sont aux champs, elles vendent leurs beignets, leurs cafés, elles puisent et transportent l’eau, elles marchent, bébé au dos et colis sur la tête, elles moulent leurs grains, elles écrasent leurs arachides, elles balaient leur entrée et malgré les rudesses de leurs vies, elles sont droites, bien droites.

Inutile d’insister, je vous ai déjà décrit leur démarche, celle qui ne ment pas…Celles qu’elles conserveront toute leur vie…Leur trop courte vie.

Il faudra un jour m’expliquer quels muscles se développent au transport et au maintien en équilibre de tant de choses sur leur tête. Elles apprennent très jeune. Je vous jure, c’est très très très beau. «Très» X 3.

Et je rencontre la misère. À un ami avec qui je dois un jour distinguer pauvreté et misère, je sais que je débuterai la conversation en disant que sur ma route, le matin, je rencontre la pauvreté et la misère. Quatre ou cinq fois par matinée : la misère. Des hommes et parfois des femmes.

La santé mentale n’a jamais été désinstitutionnalisée parce qu’elle n’a jamais été institutionnalisée.

Elle se trouve dans la rue, ignorée de tous et vécue durement.

Ils mangent ce qui se trouvent par terre, ils sont couchés sur le sable au carrefour des rues, ils errent, ils survivent. Leurs joues creuses, leurs yeux hagards, leurs cheveux crasseux, leurs pieds nus, leurs haillons, leur détresse…Leur pauvreté…Leur misère…

Imaginez, je revois même celui qui m’avait agressé au cou au début du mois de février. Il porte toujours les mêmes vêtements et ses cheveux sont toujours aussi sals.

S’y habitue-t-on ? Je ne pourrais dire. Une chose est certaine, on finit par continuer sa route couvert d’une chape d’indifférence, celle qui nous permettra de sourire aux enfants à venir.

Finalement, si je vous en parle, c’est que la sensibilité demeure. Ma chape n’est pas très épaisse.

J’écrivais :
Décrire ces maints villages affichant un quotidien aux différences innombrables demeure un survol de mes lendemains. Un prélude aux contrastes.

Maintenant, je rencontre les contrastes. Le prélude est terminé. Je suis au chœur de ces lendemains prédits. Tous les jours, j’y suis.

Je passerai de vous décrire combien certains endroits de la ville ressemblent à un grand dépotoir. Feu en action, c’est le matin qu’on brûle les déchets domestiques. Une odeur de plus à traverser.

Et cet adolescent qui se joue de moi…Nous nous croisons presque chaque matin, il évalue mes performances par rapport au jour précédent. Dépendamment du point de rencontre, je suis questionné sur mon retard ou je me fais accuser de tricherie.
Tout au long de mon chemin, quatre puits déjà sollicités par les paysans. Femmes et enfants attendent leurs tours.

Au chuintement de la pompe et au bruit de l’eau qui percute les seaux, je sais intérieurement que le développement sera long.

Ici, lorsque nécessaire, les gens se disent «Du courage» …

À ces gens je dis : «Du courage»…

Somme toute, j’ajoute que le courage est relatif. Simplement parce que je marche chaque matin…Certains me disaient «Du courage».

La Nassara de Yagoua ne rencontre pas les critères qu’ils se font des Nassaras imaginés… Selon eux, avec l’argent que j’ai, je devrais prendre la mototaxi et éviter la marche.

Au fil du temps, je leur ai expliqué que c’était bon pour le cœur, les muscles, les jambes, le souffle, etc. Et combien de fois j’ai pu me justifier…

Leur conclusion : «Je fais le sport».
Ma conclusion : «Je fais du sport».

Depuis, il n’est pas un matin sans qu’on me dise : «Vous faites le sport». On ne m’offre plus de mototaxi et on ne me dit plus : «Du courage».
VSO mise sur le renforcement des capacités. Dans ce cas-ci, j’ai atteint mon but. Ils ont compris.

Temps imprécis à parcourir mon trajet : Entre 50 et 55 minutes.

Je termine en vous mentionnant que ce tonifiant me demandera un certain sevrage.

Sans prétention, je crois avoir contribué à changer un tout petit peu leur aurore sahélienne.

Bonne semaine à tous.

P.S. Eh…Dis-moi papa…Tu as de la place pour 25 têtes de bœuf ? Il semble sérieux, il vient tout juste de me faire livrer des mangues…de grosses grosses mangues.